index

L'âge du builder n'aura jamais lieu

· 9min

Chaque jour, Lovable revendique 100 000 nouveaux projets créés sur sa plateforme. Huit millions de personnes y « buildent ». L’entreprise se présente comme « the age of the builder » et a levé en fin d’année dernière de quoi se faire valoriser 6,6 milliards de dollars. Le message est partout : un marché est en train de naître, tout le monde va construire ses propres outils, le développeur n’est plus un passage obligé.

Il y a là un paradoxe. D’un côté, des chiffres bien réels : des millions de gens qui fabriquent, des milliards investis. De l’autre, ces chiffres ne mesurent qu’une chose, la fabrication. Pourtant, combien de ces projets trouvent un utilisateur, durent, ou rapportent un centime ? Personne ne le montre jamais. On prouve qu’on fabrique énormément, et on appelle ça un marché. C’est ce glissement que je veux comprendre.

Fabriquer, c’est dans l’ADN

Si ces outils explosent, c’est qu’ils touchent le plus vieux ressort humain qui soit. L’envie de fabriquer ne date pas de 2026. On taille des outils depuis 3,3 millions d’années, avant même l’apparition du genre Homo. Le philosophe Henri Bergson appelait ça l’Homo faber, et définissait l’intelligence humaine comme « la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils ». Un siècle plus tard, des outils à faire des outils, ça porte des noms : Lovable, Replit, v0. Benjamin Franklin, l’un des pères fondateurs américains, en faisait sa définition de l’homme : « un animal qui fabrique des outils ». Et jamais on n’a autant aimé fabriquer que maintenant, à force de vivre dans l’écran, le travail de bureau et l’économie de service.

On le voit partout : les recherches de kits de laine ont bondi de 1 200 % en un an, la demande de pellicule argentique a doublé en cinq ans. On revient à la poterie, au tricot, au tangible, pour tenir à la fin de la journée quelque chose de réel dans les mains plutôt qu’un fil qu’on vient de scroller.

La vraie révolution, c’est que cette envie ne s’arrête plus au tangible. On peut désormais fabriquer du logiciel sans savoir coder. Le craft digital, impossible hier, s’ouvre à tout le monde. On a inventé un nouveau terrain pour un très vieux désir. Voilà le marché réel de ces outils : un marché de craft.

L’effet IKEA

Aimer fabriquer & créer de la valeur pour les autres sont deux choses différentes, et on les confond en permanence. Il y a un nom pour ça : l’effet IKEA. En 2011, trois chercheurs, Norton, Mochon et Ariely, ont montré qu’on accorde une valeur démesurée à ce qu’on a fabriqué soi-même. Les gens payaient 63 % plus cher un meuble qu’ils avaient monté de leurs mains, et estimaient leur propre origami cinq fois plus que ceux qui ne l’avaient pas plié. Leur formule : labor leads to love.

C’est exactement ce qui se joue avec ces outils. Le builder adore l’app qu’il vient de sortir parce qu’il l’a faite, pas parce qu’elle vaut quoi que ce soit pour quelqu’un d’autre. Les 100 000 projets par jour mesurent un amour-propre, pas une demande. Un loisir garantit que les gens vont essayer. Il ne garantit aucun marché.

Et cette ferveur s’épuise vite. On l’a déjà vu, à l’identique. En 2009, Apple en faisait son slogan : « there’s an app for that », et chacun voulait son app pour tout. Quelques années plus tard arrivait l’app fatigue : la plupart des gens téléchargeaient zéro app par mois (comScore), et 80 % du temps passé sur mobile se concentrait sur cinq applications (Forrester). L’explosion des mini-apps pour tout s’est résorbée en une poignée d’usages. Le « un logiciel pour tout » prendra le même chemin.

On me dira qu’on entre dans l’ère du custom, que chacun fera ses propres apps. Sans doute, et tant mieux. Mais faire une app pour soi et faire une app pour les autres, ce sont deux mondes. Pour soi, c’est facile et plaisant : le problème, on le connaît déjà, c’est le nôtre. Pour les autres, il faut comprendre un besoin qui n’est pas le sien, et c’est là que tout se complique. La hype parie que tout le monde franchira ce pas. Il ne se franchira pas, et la vague s’essoufflera avant. Tout le malentendu est là : fabriquer un outil, et fabriquer un outil dont quelqu’un se sert, ce sont deux choses. Et on a pris la première pour la seconde.

Un artefact ne coûte plus rien

Pour comprendre pourquoi, il faut regarder ce qu’on fabrique vraiment avec ces outils. Le mot juste, c’est artefact, et il mérite qu’on s’y arrête. Un artefact, c’est quelque chose qu’on produit pour atteindre autre chose, jamais pour lui-même. Une présentation PowerPoint est un artefact : personne ne la fabrique pour le plaisir d’avoir des slides, on la fabrique pour décrocher un budget. Une maquette est un artefact : on la fait pour valider une idée. L’objet produit n’a pas de valeur en propre, il n’en a que par l’objectif qu’il sert.

Une app, c’est pareil. Une landing page, un dashboard, un petit CRM : des artefacts, des moyens fabriqués pour atteindre un but (vendre, suivre, gérer), jamais le but lui-même. Et à l’ère de l’IA, produire le moyen ne coûte plus rien. Ce qui ne coûte plus rien à produire ne vaut plus rien. La rareté n’a jamais été dans la production, elle est dans ce que l’artefact provoque une fois lâché dans le monde. On célèbre une explosion de création en l’appelant une explosion de valeur, alors que ce sont deux choses sans rapport.

Les chiffres le disent crûment. Sur l’App Store, 97,5 % des éditeurs se partagent moins de 5 % des revenus. La masse ne trouve pas d’or, elle n’en a jamais trouvé, et baisser le coût de creuser ne déplace pas l’or d’un mètre. Le seul vrai succès qu’on cite en boucle, Base44, vendu 80 millions à Wix six mois après son lancement, était lui-même un outil pour fabriquer des apps. La preuve par l’exemple se mord la queue.

Alors, c’est quoi un produit ?

Si l’artefact ne vaut rien, où est passé le produit ? La réponse tient en une phrase : un produit n’a jamais été l’artefact.

Samuel Hulick, qui a passé des années à décortiquer l’onboarding des logiciels, le formule mieux que personne. Les gens n’achètent pas des produits, ils achètent une meilleure version d’eux-mêmes. Ce qu’on vend, ce n’est pas la fleur de feu de Mario, c’est le Mario qui lance des boules de feu. La fleur, c’est l’artefact ; le produit, c’est la transformation. Vendre un produit a toujours voulu dire ça : transformer un utilisateur, s’insérer dans ses habitudes, résoudre un problème qu’il a vraiment, libérer une opportunité qu’il n’atteignait pas seul.

Or cette transformation, l’IA ne la fabrique pas. Elle produit la fleur de feu, à la chaîne et pour rien. Le Mario, non. Bien sûr, l’IA fait déjà bien plus qu’écrire du code : elle cherche, elle analyse, elle orchestre, et les plus avancés bâtissent autour d’elle des systèmes entiers. Mais c’est là que ça se retourne : chaque tâche qu’on lui délègue pousse l’exigence d’un cran plus haut. Plus on lui en confie, plus ce qui reste est difficile, parce qu’il ne reste que le sommet du métier, la part qui ne se délègue pas. Comprendre le problème, connaître les utilisateurs, choisir l’architecture, arbitrer ce qui compte, tenir dans la durée. On devient le manager de l’IA, et un manager doit être expert de son sujet pour diriger. L’IA a effondré le coût de l’exécution, pas celui du jugement. Un PM passe ses journées à arbitrer un budget et à réduire le risque qu’un projet échoue, et un modèle probabiliste ne fait pas ces choix à sa place. Le travail derrière la page d’accueil de Stripe, ou derrière un vrai rebranding, n’est pas un problème de coût de production, c’est un problème de temps, d’analyse et de réflexion.

Et un produit, ça ne fait toujours pas une entreprise

Après tout ça, il reste encore un étage qu’on oublie. Une fonctionnalité fait une action, un produit résout un problème, une boîte délivre une valeur récurrente. Trois étapes, pas une.

Le saut vers le produit demande déjà tout le travail qu’on vient de décrire. Le saut vers le fait d’en faire une entreprise en demande un autre : la distribution, la rétention, l’intégration dans les process des clients, une économie qui tient sur la durée. Quand on regarde les success stories indie qu’on agite, elles ont presque toujours marché grâce à une audience déjà constituée et à une distribution maîtrisée, pas grâce à l’outil de build. Ce sont juste de nouvelles manières de valoriser des audiences, en aucun cas des playbooks réplicables facilement. Faire une app n’est pas faire un produit. Faire un produit n’est pas faire une boîte.

On nous a déjà fait le coup

La promesse n’est pas neuve. À chaque outil qui démocratise une création, on annonce la mort du métier et l’avènement du créateur pour tous. Le smartphone a mis un appareil photo dans chaque poche ; on prend tous des photos, et les photographes professionnels sont toujours là. CapCut a glissé une table de montage dans nos téléphones sans faire de nous des réalisateurs, comme GarageBand n’a jamais remplacé les producteurs ni Canva les graphistes. À chaque fois, l’outil démocratise la surface et laisse le métier là où il a toujours été : dans tout ce qui ne se voit pas.

Le code suivra. Faire une image n’a jamais fait un artiste, et faire une app ne fera jamais un builder. On l’admet sans broncher pour la photo. On refuse de le voir pour le logiciel, parce que cette fois on nous jure que tout va basculer pour de bon. Faire un bon logiciel n’a jamais été écrire du code.

La vraie question

Le build est réel, et c’est même une bonne nouvelle : fabriquer rend les gens heureux, et il y aura toujours de la valeur à tester une idée vite, à la jeter, à recommencer. Mais on a passé deux ans à compter des fleurs de feu en les appelant des Marios, et à prendre la joie de fabriquer pour la preuve d’un marché. La vague « un logiciel pour tout » refluera comme a reflué « une app pour tout ». Restera ce qui reste toujours : quelques produits qui ont vraiment transformé quelqu’un, et une montagne d’objets qu’on a adoré faire.

La vraie question n’a jamais été de savoir si tout le monde peut construire. Tout le monde peut construire. La question, c’est ce qu’on a pris pour un produit. Parce que le jour où fabriquer ne coûte plus rien, la rareté se déplace : elle quitte la main qui produit pour la tête qui sait quoi produire, pour qui, et pourquoi. C’est peut-être ça, le vrai âge du builder. Pas celui qu’on nous vend.

Commentaires