index

OpenAI et Anthropic parient mille milliards en changeant de métier

· 11min

On regarde le marché de l’IA comme on regardait celui des processeurs en 1995 : la quasi-totalité de l’attention va à la course aux benchmarks. Gemini 3 sort en février, et le voilà roi. Trois semaines après, Claude Opus 4.6 lui prend la couronne. Puis GPT-5.4 la reprend. Chaque sortie déclenche les mêmes tweets, les mêmes démos, les mêmes commentaires sur deux points de MMLU. C’est l’arbre. Celui qui est visible et mesurable, et que tout le monde regarde. Pourtant, c’est dans la forêt qui pousse derrière que tout va se jouer.

Parce que les modèles ne sont que de la puissance brute. On s’extasie devant, mais un moteur de Formule 1 monté sur un karting ne fait pas un bolide : sans le châssis, la transmission et les pneus, la puissance ne sert à rien. Et cette forêt, c’est tout ce qu’on construit autour des modèles : les outils AI native & autres agents autonomes qui s’apprêtent à avaler des pans entiers du travail tel qu’on le connaît.

En 2026, c’est là que la vraie bataille se joue. Et c’est précisément vers cette forêt qu’OpenAI et Anthropic, les deux plus gros labs d’IA, sont en train d’être forcés de changer de métier en direct, sous nos yeux.

Le plus gros pivot de l’histoire.

Ce qu’ils sont déjà en train de faire

Anthropic et OpenAI sont en train de quitter le métier de lab qui vend l’accès à un modèle pour devenir des boîtes qui font des produits. Claude Code, Claude Cowork, Codex, Frontier : ce ne sont pas des verticales adjacentes, c’est un changement de métier. La nature de l’entreprise change.

Au tout début, ces entreprises vendaient deux choses : un chatbot et une API. ChatGPT a explosé fin 2022. Mais à la base, c’était une expérimentation, sortie en research preview, devenue virale presque par accident. Une interface ultra-flexible, jamais pensée pour la plupart des usages qu’on lui a prêtés ensuite. On l’a détournée dans tous les sens. Et le chatbot est devenu le produit grand public des laboratoires d’IA par défaut : pas par choix, mais parce que la viralité était là, et l’argent avec. Difficile de l’analyser avec une grille produit classique : c’est plus une tentative qui a marché qu’un bon produit au sens habituel.

Ensuite, Anthropic a vu plus tôt qu’il fallait pivoter vers les outils. Claude Code est sorti mi-2025 comme outil CLI pour développeurs (pas un modèle, un outil qui utilise un modèle), suivi de Claude Cowork en 2026 comme outil de travail agentique pour knowledge workers.

Alors pendant qu’OpenAI tirait encore la valeur de ChatGPT, Anthropic construisait déjà l’étage suivant de la fusée. Et ça paye. Anthropic vient de passer devant OpenAI sur les revenus en avril 2026 : 30 milliards d’ARR contre 24. C’est l’effet du pivot pris plus tôt, avec une stratégie 100% enterprise et outils plutôt que consumer. Conséquence : sa valorisation sur les marchés secondaires dépasse même celle d’OpenAI en mai 2026.

Dernier signe en date : en mai 2026, Anthropic a annoncé qu’ils coupaient Claude Code de tous les outils tiers, même via leur propre SDK. Les wrappers qui revendaient Claude Code dans leurs produits doivent désormais passer par des crédits Anthropic directs. Si le choix peut être complexe à comprendre au premier abord, c’est pourtant cohérent avec le pivot vers les outils. Car la lecture est brutale : ils refusent de subventionner leurs concurrents. L’outil est leur nouveau produit, alors ils ne peuvent pas laisser des tiers le repackager. Est-ce la bonne décision ? On verra dans dix-huit mois.

Mais OpenAI ne se laisse pas faire et rattrape. Ils rebrandent Codex en 2026 comme une super app qui fait tout : code, agent, productivité. C’est l’équivalent de ce que Claude Desktop fait déjà chez Anthropic, qui intègre Code et Cowork dans la même app. À côté, Frontier, leur plateforme pour construire et déployer des agents en entreprise. Le même mouvement qu’Anthropic, plus tard, avec un effet de levier différent : les 900 millions de MAU ChatGPT à reconvertir vers la super app.

On a vu beaucoup de startups pivoter. Slack depuis un jeu vidéo, Instagram depuis une app de check-in, Twitter depuis un projet podcast. Ces pivots se font à des valos de quelques millions, parfois quelques dizaines. Aujourd’hui, c’est inédit. OpenAI tourne autour de 850 milliards, Anthropic autour de 900 sur les marchés secondaires en mai 2026. On n’a jamais vu une boîte à cette échelle changer de métier en direct.

Pourquoi ils n’ont pas le choix

Mais pourquoi des boîtes aussi valorisées sont-elles forcées de se réinventer ? Parce que leur métier d’origine, vendre l’accès à un modèle, n’a tout simplement, en 2026, plus aucun moat.

Faisons l’état des lieux.

Tout d’abord, les labs ne possèdent pas l’infrastructure qui fait tourner leurs modèles. Anthropic vient de signer en mai 2026 pour louer toute la capacité de Colossus 1 à xAI pour environ cinq milliards de dollars par an, et a annoncé en novembre dernier un partenariat data center de cinquante milliards avec Fluidstack, encore en construction. OpenAI joue sa partition différemment avec Stargate, joint-venture à cinq cents milliards avec SoftBank, Oracle et MGX, où c’est Oracle qui opère les data centers. Les deux dépendent par ailleurs d’AWS et de Google Cloud. Enfin, tous deux paient une rente à Nvidia pour le hardware. Les annonces sont massives, mais ce sont des courses pour suivre la demande, pas des rentes patrimoniales. À ce niveau de la chaîne, ils sont locataires.

Ensuite, du côté de la distribution, ce n’est pas mieux. ChatGPT a neuf cents millions d’utilisateurs hebdomadaires, ce qui est une distribution réelle, mais majoritairement une distribution gratuite qu’il faut convertir. 95% des utilisateurs sont en gratuit, la conversion vers le payant tourne autour de 5-6%, et l’utilisateur moyen n’y va qu’une fois par semaine pour une question ponctuelle. Or l’enjeu de la distribution est en train de se déplacer. Demain, l’IA ne sera plus un chat qu’on lance, ce sera une couche d’agents qui fait le travail dans les outils qu’on a déjà ouverts, parfois sans même qu’on l’ait demandé.

J’aime beaucoup la formulation qu’ont eue Barry Zhang et Mahesh Murag d’Anthropic dans leur talk Don’t Build Agents, Build Skills Instead (AI Engineer, décembre 2025) : les modèles sont les processeurs de l’ère IA, les agents sont les systèmes d’exploitation, les skills sont les applications. Même ceux qui construisent Claude le disent : une nouvelle stack émerge, et dans cette stack, l’intelligence n’est pas dans le modèle nu mais dans tout ce qu’on assemble autour : mémoire, contexte, outils, agents, intégrations. Le modèle est le composant le plus visible, pourtant le moins différenciant.

Car oui, le produit qu’ils vendent à l’origine est lui-même devenu interchangeable. Les modèles open source (DeepSeek V4 Pro, Kimi K2.6, GLM-5, Qwen 3.6) sont à trois mois en moyenne du top frontier selon Epoch AI. Le chiffre exact peut se discuter selon les analyses, la tendance beaucoup moins. Pour la majorité des usages, les modèles frontier sont aujourd’hui substituables : sur un autre compute, avec un autre modèle open source, on obtient à peu près la même chose.

Vu sous cet angle, les labs frontier ressemblent moins aux grands gagnants de l’IA qu’aux wrappers IA qu’on critique habituellement. On a l’habitude d’entendre que Cursor, Lovable ou Bolt vendent une fine couche au-dessus de Claude ou GPT, sont dépendants du pricing power de leur fournisseur, et sont exposés aux produits concurrents lancés par ces mêmes fournisseurs. Le constat est juste. Sauf qu’il vaut aussi, en miroir, pour les labs eux-mêmes. Cursor dépend d’Anthropic, qui dépend de Nvidia, qui dépend de TSMC pour la fabrication, qui dépend d’ASML pour ses machines lithographiques EUV. À chaque cran de cette chaîne, les marges sont insolentes : ASML tourne autour de 30% de marge nette, TSMC près de 50%, Nvidia 55%. Les labs frontier, eux, brûlent du cash, coincés au milieu : ni le haut de la chaîne, ni la distribution en bout. Or dans toute chaîne de valeur, c’est au milieu qu’on se fait écraser.

Enfin, il y a une dimension de plus, et elle aggrave tout ce qu’on vient de voir. Ces boîtes n’ont pas démarré comme des entreprises commerciales. OpenAI a été fondée en 2015 comme non-profit, avec une mission affichée de service à l’humanité. Anthropic a été créée en 2021 par d’anciens d’OpenAI, dans la même filiation culturelle. Quand elles ont publié leurs papiers de recherche, ouvert leurs benchmarks, donné leurs protocoles, ce n’était pas un choix stratégique. C’étaient des réflexes de chercheurs qui pensaient travailler pour tout le monde.

Le problème, c’est que ces réflexes-là ne disparaissent pas du jour au lendemain. L’actualité le rappelle : le procès Musk contre Altman, qui se déroule en ce moment, ressort exactement cette question : OpenAI était une non-profit, qu’est-elle devenue ? Le pivot qui s’amorce n’est donc pas un simple changement d’offre. C’est un passage de non-profit de recherche scientifique à une boîte de produits commerciaux. Un changement de nature.

Et c’est là que tout se rejoint. Rien qui ne les protège durablement : ni le compute, ni la distribution. Un produit interchangeable. Et une histoire où tout se construit en ouvert : leur R&D publiée (papiers de recherche, méthodes, benchmarks) et des standards partagés comme MCP ou skills. Les modèles eux-mêmes restent fermés, mais tout l’écosystème qui les entoure est ouvert. Tout le monde peut en bénéficier, y compris ceux qui s’apprêtent à les rattraper.

Ce que révèlent leurs valorisations

Reste un paradoxe, et il est plus profond qu’il n’y paraît. Vues de loin, ces boîtes ressemblent à des entreprises ultra-solides : ChatGPT à 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires, un ARR passé de 1 à 30 milliards de dollars en moins de dix-huit mois chez Anthropic, et des niveaux de valorisation astronomiques. Normalement, pour atteindre ces chiffres, il faut un produit validé, un marché verrouillé, des positions que personne ne peut vous arracher. Mais quand on regarde les fondamentaux produit, ce sont encore des startups early stage : Claude Code a un an, Cowork quelques mois, la super app Codex tout juste unifiée en 2026. Les outils sont récents, leur traction n’est pas encore stabilisée. Pas de rétention entreprise prouvée, pas de différenciation durable. Les KPIs financiers explosent, mais les KPIs produit de solidité, ceux qui prédisent la pérennité, sont ceux d’une boîte qui cherche encore son marché. Parce qu’au fond, le modèle n’est pas le produit, et ces boîtes n’ont pas encore construit le leur.

Alors qu’est-ce que ces valorisations nous disent ? La même chose que celle de Tesla, qui vaut vingt fois General Motors tout en vendant trois fois moins de voitures : le marché ne la valorise pas sur ses voitures d’aujourd’hui, mais sur les promesses qu’elle porte sur le futur de la mobilité. Pour les labs, c’est pareil. L’attente s’est déplacée. Ce qu’on attend désormais de ces entreprises, ce n’est plus de produire le meilleur modèle, c’est de devenir le graal que tout le monde vise : la nouvelle interface où le knowledge worker fera son métier demain. La course est déjà lancée, et féroce : Gamma veut remplacer PowerPoint, Granola la prise de notes en réunion, Cursor l’éditeur de code, et des dizaines d’autres s’attaquent à Office, Notion, au support client… Le poste de travail tout entier est en jeu. Et sur ce terrain-là, leur avance sur les modèles ne leur garantit pas de gagner la course aux outils.

Le pari ouvert

Le pivot est lancé, et tout l’argent du monde parie sur sa réussite. Reste qu’il est loin d’être joué.

Car c’est fragile. Les outils sont jeunes, faciles à répliquer, et des boîtes natives qui souvent font un meilleur travail spécifique innovent tous les jours sur le même terrain : Conductor sur le dev, Glean sur le knowledge work, des dizaines d’autres… Elles n’ont qu’un métier, elles le font à fond. Et elles vont plus vite que des géants à mille milliards.

Et ces spécialistes ne sont pas le seul vent contraire. À côté d’eux, il y a Google. Pas un lab parmi d’autres, mais un acteur qui possède les trois rails à la fois. Le modèle frontier avec Gemini et Veo. La distribution massive avec Gmail, Chrome, Workspace, Android. Et le compute propriétaire avec ses TPU, qu’il revend même à Anthropic depuis avril 2026. Un million de chips, plus d’un gigawatt de capacité dédiée. Là où OpenAI et Anthropic doivent se réinventer pour survivre, Google n’a qu’à ajouter un étage à un édifice déjà construit. Et la Google I/O 2026 nous montre de quoi il est capable…

Alors voilà le pari. D’un côté, un ancien métier qui ne suffit plus & que n’importe qui peut désormais répliquer. De l’autre, un nouveau métier déjà disputé par des spécialistes plus rapides, et par un Google qui tient les trois rails. Entre les deux, une transformation que personne n’a jamais réussie à cette échelle. La croissance spectaculaire qu’on observe aujourd’hui pourrait être tout aussi spectaculaire dans l’autre sens.

Alors sortez les pop-corns, car on a un siège au premier rang d’une histoire sans précédent. Deux entreprises à mille milliards de dollars en train de changer de métier pour jouer leur survie, sous nos yeux, en temps réel.

Commentaires